Point de départ de la conformité : clarifier la qualification juridique des contrats intelligents dans différents scénarios

Auteur : Bennett Ma

Face à la complexité des applications de contrats intelligents, nous devons abandonner la vision simpliste selon laquelle “le code est la loi”, et adopter une approche plus fine et pragmatique de “l’analyse scénaristique”,**** seule****,**** ainsi****,**** permettra****, tout en embrassant l’innovation technologique, de définir clairement les droits**** et**** responsabilités, les bénéfices**** et**** risques****.**

Introduction

Le concept de “contrat intelligent” (Smart Contract) décrivait initialement un protocole numérique capable d’exécuter automatiquement des obligations. Mais lorsque cette idée a été mise en pratique, on a constaté que ce code, capable de fonctionner de façon autonome,** en**** plus**** que**** le simple “contrat”**, pouvait**** aussi**** devenir**** une règle de gouvernance organisationnelle, un canal de transfert d’actifs, voire un outil pour des activités illicites.

Bien que dans de nombreux cas, les contrats intelligents ne soient pas utilisés comme “contrats” au sens juridique, ils sont généralement désignés sous ce nom. Il en ressort que, “contrat intelligent” n’est pas un concept juridique, mais une notion technique avec différentes applications. Selon le contexte, ils reflètent des relations sociales variées, qui, une fois reconnues par la loi, deviennent des relations juridiques. Un changement de contexte peut entraîner une modification des relations sociales et juridiques associées.

Sur cette base, cet article vise à explorer la question de la qualification juridique des contrats intelligents dans différents scénarios d’application. Bien qu’il ne soit pas possible de couvrir toutes les situations, l’objectif est d’aider le lecteur à comprendre simplement les enjeux juridiques liés.

Pourquoi clarifier la qualification juridique des contrats intelligents ? — La qualification détermine leur destin

Pour saisir l’importance de définir la nature juridique d’un contrat intelligent, il n’y a rien de mieux que d’analyser de véritables conflits judiciaires.

Tornado Cash est un protocole décentralisé, non custodial, déployé sur Ethereum, basé sur une série de contrats intelligents immuables.** Les utilisateurs peuvent déposer des cryptomonnaies dans ces “pools de fonds” pour les mélanger, dissimulant ainsi l’origine et la destination des transactions.**

Depuis sa création en 2019, ce protocole a été utilisé pour blanchir plus de 7 milliards de dollars, et en août 2022, le département du Trésor américain (OFAC) a, par ordonnance administrative,** inscrit Tornado Cash sur la liste des sanctions.** Il est important de noter que cette ordonnance stipule que la sanction doit viser des “biens” détenus ou contrôlés par une “entité juridique”.

En outre, en août 2023, le ministère américain de la Justice a intenté une action pénale contre les co-fondateurs de Tornado Cash,** les accusant de complot pour blanchiment, de violation des sanctions, et d’exploitation d’un service de transfert de fonds non agréé.**

Ces deux actions soulèvent plusieurs questions juridiques fondamentales :

  • La “contrat intelligent” elle-même, est-elle une** “entité”** juridique, ou un simple “bien”, ou encore un “contrat”, ou simplement du “code” ?
  • Le “contrat intelligent”** et** ses** pools de fonds** gérés, constituent-ils des** “biens”** susceptibles d’être sanctionnés ?
  • En matière de responsabilité pénale, comment doit-on considérer le “contrat intelligent” et quelle influence sa nature juridique peut-elle avoir sur la responsabilité des fondateurs ?

Le résultat est le suivant :

En matière de sanctions, la Cour d’appel de la cinquième circonscription des États-Unis, en novembre 2024, a statué que l’OFAC avait outrepassé ses pouvoirs. La Cour a estimé que le “contrat intelligent” n’était qu’un “outil technologique neutre et autonome”, et que ces “contrats intelligents immuables” ne peuvent être détenus ou contrôlés par une personne ou une entité, et personne ne peut empêcher leur utilisation. Par conséquent, ils ne répondent pas à la définition traditionnelle de “bien” en droit, et l’OFAC n’a pas le pouvoir de les sanctionner.

Mais** en ce qui concerne la responsabilité des développeurs**, la victoire technologique ne signifie pas qu’ils peuvent dormir sur leurs deux oreilles. Les contrats intelligents sont considérés comme “un outil central pour un service de transfert de monnaie non agréé”, et leur développement et gestion sont qualifiés d’“exploitation d’une activité financière illégale”. Ainsi, lors du procès pénal de fin 2024, le fondateur Roman Storm a été reconnu coupable d’“exploitation d’un service de transfert de monnaie non agréé”.

L’affaire Tornado Cash montre clairement que la qualification juridique d’un contrat intelligent peut directement influencer le déroulement de l’affaire et le destin des parties. Le code lui-même peut être neutre, mais ceux qui le créent, le déploient, ou y participent doivent répondre des impacts et conséquences réels qu’il engendre.

Cela nous enseigne que, lorsqu’on évalue avec prudence la nature juridique d’un “contrat intelligent” en fonction du contexte spécifique, cela ne doit plus être considéré comme une option, mais comme une exigence incontournable pour assurer la sécurité des transactions et gérer les risques juridiques.

La nature juridique du contrat intelligent — Le contexte détermine sa qualification

La nature juridique d’un contrat intelligent** dépend du contexte précis de son déploiement et de son fonctionnement.**

Différents scénarios reflètent ou construisent des relations sociales différentes, et la loi en tire des appréciations variées, correspondant à des droits, obligations et responsabilités distincts.

Voici quelques scénarios typiques :

(1) Lorsqu’un contrat intelligent est utilisé pour** construire un contrat****, sa qualification juridique**

Lorsqu’on discute de la nature juridique d’un contrat intelligent, la question principale est souvent : peut-il être reconnu et faire l’objet d’une protection juridique ? Possède-t-il une force contraignante équivalente à celle d’un contrat ?

Dès qu’on évoque “contrat”, beaucoup pensent d’abord à “accord de volontés”. En effet, utiliser un contrat intelligent pour échanger des objets numériques ou participer à un vote dans une organisation décentralisée autonome (DAO) implique une volonté commune. Cependant, toutes les “volontés” ne peuvent pas constituer un “contrat” au sens juridique.

“Volonté” est un concept relativement large, proche de “accord”, mais elles ne sont pas équivalentes. En droit, un contrat est une sous-catégorie de “volonté” ou “accord”, dont la caractéristique essentielle est d’avoir une force obligatoire. Un simple “accord” ou “décision” peut ne pas avoir cette force, même s’il résulte d’une volonté commune. La loi ne “confirme” généralement que la procédure, sans forcément donner une force exécutoire à la décision.

Pour simplifier, on peut utiliser un cadre de jugement synthétique pour déterminer si un contrat intelligent constitue un “contrat” : Contrat = Volonté + Légalité

  • Volonté : expression d’intentions concordantes des parties, généralement par des moyens tels que la signature numérique. La mise en œuvre du contrat intelligent traduit souvent une volonté commune préalablement définie.
  • Légalité : deux aspects :
    • La loi reconnaît-elle ce type de volonté comme un contrat ? Par exemple, une décision interne dans une organisation, même si elle résulte d’un “accord”, n’est pas forcément un contrat. Elle peut relever de la gouvernance interne.
    • Le contenu de la volonté ne doit pas violer la loi : notamment, il ne doit pas enfreindre des interdictions telles que blanchiment, fraude, escroquerie, ou contrevenir aux réglementations financières. La conformité à l’ordre public et aux bonnes mœurs est également essentielle. La première est souvent claire, la seconde nécessite une analyse contextuelle.

Ce cadre permet d’évaluer rapidement si un contrat intelligent pourrait être considéré comme un contrat, et sur quelle base son exécution pourrait être reconnue.

Par exemple, on peut appliquer cette méthode pour analyser les cas suivants :

Cas pouvant constituer un contrat :

  • Lorsqu’une partie signe numériquement un contrat de vente d’un objet numérique, si la volonté est authentique et le contenu conforme à la loi, ce contrat peut avoir une force juridique.
  • Lorsqu’un contrat intelligent complète un contrat écrit existant, en ajoutant de nouvelles clauses légales, celles-ci peuvent faire partie intégrante du contrat.
  • Si un contrat intelligent sert uniquement à exécuter des obligations déjà convenues dans un contrat écrit, et que sa mise en œuvre est conforme à la volonté et à la légalité, il peut aussi être considéré comme un contrat (en cas de conflit avec le contrat écrit, la priorité de la preuve doit être analysée).

Cas ne constituant pas un contrat :

  • Lorsqu’une personne utilise un “mixeur” pour blanchir de l’argent, en l’absence de partie opposée, il ne s’agit pas d’un “accord”.
  • Lorsqu’un contrat intelligent est utilisé pour des activités illicites telles que le blanchiment ou le jeu d’argent, son contenu étant contraire à la loi, il ne sera pas reconnu comme un contrat valable.
  • Lorsqu’un DAO utilise un contrat intelligent pour des votes ou des distributions, ces “volontés” sont généralement considérées comme des décisions internes, non comme des contrats.

Il faut aussi noter que, la légalité d’un contrat intelligent et la légalité de la cryptomonnaie concernée sont deux questions distinctes. Même si la cryptomonnaie a une qualification patrimoniale, si le contrat viole l’ordre public ou la réglementation financière, il peut être déclaré nul.

De plus, même si certains contrats intelligents peuvent être qualifiés de contrats, ils présentent souvent des caractéristiques différentes des contrats traditionnels, telles que :

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Ces caractéristiques influencent profondément les droits, risques et recours des parties.

Prenons l’exemple du risque en cas de défaut technique du contrat intelligent : leur qualification nécessite une analyse en plusieurs couches :

  • Pour les parties : la répartition des risques doit prendre en compte plusieurs facteurs, notamment la conception du contrat, le mécanisme d’exécution, la compréhension technique des parties, la procédure de participation, et les obligations de prudence.
  • Pour les développeurs : leur responsabilité dépend souvent de leur rôle :
    • Si le développeur fournit un service payant, sa position peut être assimilée à celle d’un fournisseur de produits, responsable des défauts du code. La portée de cette responsabilité (limite au prix du service ou étendue aux transactions) reste à préciser par la jurisprudence.
    • Si le code provient d’un projet open source ou est fourni gratuitement, la responsabilité est généralement moindre.

(2) Lorsqu’un contrat intelligent est utilisé pour établir une organisation décentralisée (DAO), sa qualification juridique

L’utilisation de contrats intelligents dans une DAO est très répandue. Leur rôle se situe principalement à trois niveaux :

1. Définir les règles de l’organisation — mécanismes de gouvernance, droits et devoirs des membres, processus décisionnels ;

2. Formuler des décisions collectives — recueillir la volonté des membres, prendre des décisions concrètes ;

3. Assurer une exécution automatique — mettre en œuvre les règles et décisions par le code.

D’un point de vue juridique, chaque rôle correspond à une qualification différente :

  • Si le contrat sert principalement à définir les règles de l’organisation, il peut être considéré comme une charte, un pacte de partenariat ou un règlement interne, dont la qualification dépend du contenu, qui façonne aussi la nature juridique de la DAO.
  • Si le contrat sert à formaliser une décision collective, il est généralement considéré comme une décision ayant une force contraignante pour l’organisation et ses membres.
  • Si le contrat n’est qu’un outil d’exécution automatique, il n’a pas en soi une personnalité juridique, mais constitue un moyen technique pour réaliser les fonctions de l’organisation. Il reste soumis à la loi, aux règlements ou aux règles internes, par exemple en respectant la conformité avec la charte, en étant transparent, ou en prévoyant la responsabilité en cas d’erreur.

Souvent, une même application de contrat intelligent peut remplir plusieurs de ces fonctions. La qualification précise doit être faite en fonction de la fonction réelle et du contexte d’utilisation.

(3) Lorsqu’un contrat intelligent est utilisé pour des activités illicites telles que le blanchiment

L’usage de contrats intelligents dans des activités criminelles, notamment le blanchiment d’argent, est déjà répandu. Dans ce contexte, le principal enjeu n’est pas la qualification juridique du contrat, mais la responsabilité des développeurs, utilisateurs ou nœuds participants, en cas d’usage illicite.

L’affaire Tornado Cash en est un exemple : même si la sanction américaine a été annulée, le développeur Roman Storm est toujours poursuivi. Il est accusé de complot pour exploiter un service de transfert non autorisé, de blanchiment, et de violation des sanctions américaines contre la Corée du Nord. En août 2025, un jury de Manhattan l’a déclaré coupable de “conspiration pour exploiter un service de transfert non autorisé”, avec une peine maximale de cinq ans de prison.

Ce cas montre clairement que, dans un contexte où la qualification juridique du contrat intelligent reste floue, la responsabilité des développeurs face à l’usage illicite ne se limite pas à “garder une neutralité technique” ou “ne pas contrôler la plateforme”.

(4) Contrats intelligents comme objets de propriété intellectuelle

Aujourd’hui, la protection des créations intellectuelles est largement reconnue. Mais la question de savoir si un contrat intelligent peut être considéré comme une œuvre protégée par le droit d’auteur, un brevet ou un secret commercial, reste ouverte. La réponse dépend de la forme d’expression, du contenu innovant et de l’intention de protection.

1. La “forme” du contrat intelligent et le droit d’auteur

Pour la majorité des programmeurs, écrire un code de contrat intelligent vise principalement à réaliser une fonction. La recherche d’innovation n’est pas toujours le but principal. Cependant, cela ne signifie pas que la création intellectuelle ne peut pas bénéficier d’une protection.

Le droit d’auteur offre une voie de protection. Bien que le terme “œuvre” évoque souvent livres ou œuvres artistiques, il couvre aussi les expressions de créations intellectuelles conformes aux critères de “création”. La protection ne porte pas sur la technique ou la logique sous-jacente, mais sur la forme d’expression du code, qui doit être originale, créative, et fixée dans un support tangible.

Si un contrat intelligent est considéré comme une œuvre au sens du droit d’auteur, son auteur bénéficie des droits moraux et patrimoniaux, notamment le droit de publication, de paternité, de modification, de reproduction, et de communication au public.

La création est automatique à la fin de la réalisation, mais l’enregistrement ou la preuve par timestamp peut renforcer la preuve de propriété en cas de litige.

2. La “technique” du contrat intelligent et le brevet

Si le contrat intelligent ne se limite pas à une simple expression de code, mais implémente une solution technique innovante, il peut être considéré comme une invention brevetable.

Contrairement au droit d’auteur, le brevet doit faire l’objet d’une demande, d’un examen et d’une délivrance. La solution technique doit répondre à trois critères : nouveauté, activité inventive et applicabilité industrielle.

Le brevet couvre différentes catégories : invention, modèle d’utilité, design. La stratégie de dépôt doit prendre en compte la durée de protection, la divulgation, et la stratégie commerciale. La brevetabilité d’un contrat intelligent dépend de la nature de la solution technique, de son cycle de vie, et du contexte concurrentiel.

Il est conseillé de faire appel à un avocat spécialisé pour élaborer une stratégie de dépôt.

3. La “information” du contrat intelligent et le secret commercial

Si la solution technique ou les informations commerciales ne peuvent pas ou ne doivent pas être divulguées, elles peuvent relever du secret commercial.

Un contrat intelligent ou ses composants peuvent être protégés comme secret commercial s’ils remplissent les conditions suivantes :

  • Confidentialité : l’information n’est pas publique ou difficile d’accès légal.
  • Valeur économique : elle procure un avantage concurrentiel ou une valeur économique.
  • Mesures de protection : l’entité met en place des mesures raisonnables pour en assurer la confidentialité, telles que contrôle d’accès, cryptage, accords de confidentialité.

Les secrets commerciaux concernent notamment des algorithmes, architectures, paramètres ou logiques métier non divulgués. La protection ne nécessite pas d’enregistrement, mais repose sur une gestion interne rigoureuse.

(5) Lorsqu’un contrat intelligent est utilisé comme preuve en justice

Grâce à leur transparence et leur immutabilité, les contrats intelligents sont souvent considérés comme des preuves électroniques idéales. Cependant, leur utilisation comme preuve en justice est plus complexe que pour des documents traditionnels.

Les principaux défis sont :

  1. La complexité technique du code, qui nécessite une expertise pour l’interprétation. La compréhension du code par les autorités ou les parties peut nécessiter des ressources importantes.
  2. La difficulté à exprimer pleinement la volonté des parties dans le code, qui peut ne pas refléter toutes les intentions ou accords hors code.
  3. L’anonymat potentiel des acteurs, rendant difficile l’identification des responsables.
  4. La décentralisation de l’exécution, qui complique la détermination du responsable en cas de litige.

Ainsi, même si la valeur probante du contrat intelligent n’est pas remise en cause en soi, son appréciation dans le cadre judiciaire exige une expertise technique et une analyse approfondie. La preuve doit souvent être complétée par d’autres éléments.

Conseils de conformité pour les acteurs

Face à la complexité juridique des contrats intelligents, il est conseillé de :

  • Se défendre et respecter la réglementation : anticiper les enjeux juridiques liés à l’évolution du secteur.
  • Clarifier le contexte et définir précisément le cadre d’utilisation dans les documents juridiques.
  • Lors de transactions, vérifier la légalité, la sécurité technique, et prévoir des mécanismes de recours en cas de litige.
  • Pour des usages spécifiques (DAO, finance, émission d’actifs), consulter les réglementations sectorielles ou locales.
  • Prendre en compte la juridiction et la loi applicable : prévoir à l’avance la loi et le tribunal compétent en cas de différend, notamment en cas d’opérations transfrontalières.

Conclusion

Les situations concrètes et la pratique juridique sont bien plus complexes que ce que cet article a pu présenter. Je ne prétends pas “clarifier” totalement la question juridique, mais souhaite plutôt diffuser des connaissances et transmettre la conviction suivante :

Face à la complexité des applications de contrats intelligents, nous devons abandonner la vision simpliste selon laquelle “le code est la loi”, et adopter une approche plus fine et pragmatique de “l’analyse scénaristique”,**** seule****,**** ainsi****,**** permettra****, tout en embrassant l’innovation technologique, de définir clairement les droits**** et**** responsabilités, les bénéfices**** et**** risques****.**

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